Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes. Gallimard, 1961. BnF, Livres rares.


    La mutation numérique a profondément modifié nos modes de lecture. La lecture à l’écran répond aux contraintes du support et à des usages en perpétuelle évolution à mesure qu’apparaissent de nouveaux outils numériques. Après la lecture hypertextuelle, voici « la lecture indicielle ». Ce mode de lecture spécifique, centré sur la recherche et l’accès à l’information, impose au concepteur une certaine manière de produire et structurer ses contenus : des en-têtes, des formats courts, des alertes, adaptés aux activités multitâches.

    Un nouveau mode de lecture

    Les pratiques de lecture ont évolué avec l’essor des supports numériques. Les usages et les perceptions de la lecture ont été modifiés, de nouveaux types de lecture sont apparus. A la lecture traditionnelle du livre, linéaire et séquentielle, page après page, s’est substituée sur l’écran une lecture hypertextuelle, discontinue et fragmentée, de liens en liens, augmentant l’expérience par des contenus protéiformes et laissant au lecteur le choix de son parcours de lecture, un parcours personnel, individualisé.

    Cependant, avec les flux d’informations continus, l’affichage dynamique de contenus multimodaux formatés par les blogs et les CMS, une nouvelle pratique de lecture à l’écran s’est développée : la lecture indicielle. Il ne s’agit plus de suivre des liens mais de prendre immédiatement connaissance des contenus, par des indices, des alertes, des formats courts. C’est une lecture en surface, instantanée, qui s’oppose la lecture en profondeur, longitudinale.

    Des formats courts

    Ce principe de lecture prescrit des formats courts, dont on remarque en effet l’extension massive dans tous les médias, en particulier ces miniséries qui revisitent le « feuilleton », forme à succès de la presse écrite au XIXe siècle.

    Ce format, imposé par les lectures indicielles, détermine la structuration des contenus sur le web, aussi bien pour le texte que pour l’audiovisuel. Il ne s’agit pas de porter ici un jugement de valeur mais de tenir compte de ces pratiques nouvelles pour concevoir des contenus spécifiques, mieux adaptés à l’écran : des formes courtes, certes, mais dont l’enchaînement créent des formes longues selon la volonté du lecteur.

    Ainsi, sur les blogs, est-il plus pertinent de fragmenter son propos, de le répartir en plusieurs articles plutôt que de le développer en un texte long. Et mieux vaut afficher un en-tête, une accroche, un « chapeau » à la manière de la presse écrite, explicitant le contenu de l’article et comprenant les mots-clés importants, plutôt que de donner à lire les premières lignes, souvent générales ou contextuelles, qui n’éclairent pas le lecteur sur le contenu de l’article et risquent de moins retenir son attention.
    Plus encore que la structure du texte, c’est le rapport à l’information qui se trouve modifié par ses nouvelles manières.

    Des pratiques multitâches

    La lecture indicielle est en effet liée à des pratiques de multifenêtrage, qui conduisent à une multiactivité en ligne, modifie la manière de chercher de l’information, de l’extraire, de la structurer, de l’intégrer à la fois dans sa page et dans sa tête. Il ne s’agit moins de lire que de s’orienter quand les informations adviennent à mesure que l’on explore. La page de liens devient une carte des données à trier et hiérarchiser. Ces nouvelles pratiques de lecture opèrent des transformations de l’activité cognitive, qui peut être très intense, et s’ouvrent à des activités multitâches (multitasking). C’est un enjeu spécifique de l’attention, qui fonctionne à l’alerte, afin d’être au courant (awareness). Les psychologues cogniticiens insistent sur les risques de surcharge cognitive de telles pratiques et préconisent un usage contrôlé du multitasking. Nous y reviendrons.

    La lecture indicielle favorise ainsi la recherche d’informations. Elle met l’accent sur le rapport entre cette lecture de surface et la lecture approfondie, pour laquelle on est bien souvent tenté d’imprimer le texte qui est à l’écran pour mieux en prendre connaissance. Ces manières de lire correspondent à des vitesses de lecture différentes : rechercher un mot (600 mots/min), rechercher un contenu (450 mots/min), lecture normale (300 mots/min), lire pour apprendre (200 mots/min), lire pour mémoriser (138 mots/min) [1].

    L’enjeu, pour tout un chacun, est de développer un savoir-lire numérique où cohabitent ces deux types de lecture, sans quoi c’est dénier ce qui, pour Michel Foucault, est l’essence même de la lecture : une « technique de soi », un exercice spirituel, le support du rêve et de la méditation.

    Sources, références

    Dominique Boullier, « Profils, alerte et vidéos : de l’outre-lecture à la fin de la lecture ? », in Christophe Evans (dir.) , Lectures et lecteurs à l’heure d’Internet. Livre, presse, bibliothèques. Le Cercle de la Librairie, 2011.

    Alain Giffard, « Des lectures industrielles », in Bernard Stiegler, Alain Giffard et Christian Fauré, Pour en finir avec la mécroissance. Flammarion, 2009.

    [1] : Ronald Carver, Reading Rate : a Review of Research and Theory, San Diego, Academic Press, 1990. Cité par Thierry Baccino, « Lire sur internet, est-ce toujours lire ? », in Métamorphoses de la lecture. Bulletin des Bibliothèques de France, 2011 (n° 5, p. 63-66). En ligne, consulté le 20 décembre 2011 : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2011-05-0063-011

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