Dans le cadre des Rencontres Crossmédias 2013, le 23 janvier 2013 une conférence sur le thème de la stratégie numérique des Éditions Hatier a été présentée par Amandine Giraud, chef de projet web et Pascale Gallou, directrice multimédia.

    Le groupe Hatier, fondé en 1880, est connu principalement pour des marques telles que Becherelle et Annabac, qui lui garantissent la position de leader sur le marché des parascolaires. L’éditeur possède actuellement près de 2400 références en catalogue et publie environ 340 titres à l’année.

    Alors qu’un grand nombre d’éditeurs voient leurs chiffres baisser depuis plusieurs années, le marché du livre scolaire et parascolaire est resté relativement stable face à l’arrivée des nouvelles technologies, ce qui ne l’a pas empêché d’avancer et innover dans le numérique.

    Pionnier dans le numérique

    Dés la fin des années 90, le groupe Hatier a engagé des chefs de projet qui agissent exclusivement sur ses versions numériques.

    Dés les années 2000, l’éditeur a proposé des manuels scolaires numériques, souvent en collaboration avec des collectivités: les manuels développées pour le département des Landes (2001), projet dans lequel chaque collégien était muni aussi d’un ordinateur portable; ou le Multimanuel (2004) réalisé dans les Bouches-du-Rhône, mais qui a été peu utilisé car les écoles et les enseignants n’étaient pas encore préparés pour un tel changement.

    En 2009, Hatier a été le premier éditeur a proposer des manuels scolaires téléchargeables enrichis avec contenus audio, vidéo, cartes interactives…

    Enjeux de production

    Aujourd’hui, le groupe compte environ 200 titres en numérique, et tout nouveau titre doit être planifié pour papier et numérique. Cela entraine des multiples changements sur la chaine de production d’un livre : dés la conception d’un nouveau titre, tous les acteurs de la chaine doivent réfléchir non seulement au livre papier mais aussi à sa déclinaison numérique.

    Dans l’idéal, il s’agit d’établir des processus parallèles, et non de gérer une version numérique une fois le livre papier déjà achevé. Selon les conférencières, cela n’est pourtant pas toujours le cas – certains auteurs notamment ont des difficultés à concevoir et scénariser des contenus pour les supports numériques, de manière que cette tâche reste souvent à charge des chefs de projet numérique.

    La publication simultanée en papier et numérique entraine également de multiples questions techniques avant inexistantes: Quels seront les supports de diffusion numérique? Faut-il publier dans plusieurs formats ? Si oui, lesquels ? Il faut également penser au futur des contenus et comment garantir leur pérennité. Beaucoup de livres numériques publiés pendant les années 1990 et 2000 était créés sous la technologie Flash, qui aujourd’hui devient obsolète, et pour conséquence ces contenus doivent être soit abandonnés, soit convertis en autres formats, ce qui peut s’avérer très couteux.

    Actuellement, pour ses publications numériques, Hatier travaille avec plusieurs formats numériques, dont les principaux utilisés sont PDFepub et mobi. Ces formats, utilisés surtout pour la publication de livres de texte simple tels que romans et non-fiction, ne permettent pas de vrai mise en page et proposent des options limités d’interactivité et d’enrichissement.

    Récemment, un nouveau format a été adopté pour les versions numériques des livres scolaires: le ePub à mise en page fixe (fixed layout ePub en anglais) dont la version la plus connue est peut-être celle utilisé par le logiciel iBooks Author de Apple. Ce format est bien adapté aux livres scolaires, car il permet la mise en page complexe qui est caractéristique de ce type de livre, ainsi que l’inclusion de contenus enrichis comme vidéo, audio et éléments interactifs.

    Enjeux économiques

    L’économie du livre numérique est un des principaux défis auxquels font face les éditeurs.

    Une grande partie du public, surtout les plus jeunes, est habitué a recevoir les informations gratuitement: un simple mot dans un moteur de recherche entraine des milliers de possibles réponses de manière virtuellement gratuite. Cependant le contenu créé par des éditeurs comme Hatier à un cout et il est nécessaire de trouver une manière de monétiser ce contenu: les éditeurs doivent donc chercher un modèle économique et se demander, par exemple, s’il vaut mieux créer des sites et applications entièrement gratuits, possiblement financés par de la publicité, ou bien à contenu payant.

    Pour sa ligne Annabac, Hatier propose un service payant sous la forme d’abonnement au prix de 5,99 Euros par mois qui donne accès à des contenus tels que fiches de cours, exercices corrigés, quiz intéractifs, cours et révisions audio. Le site reçoit environ 120 000 visiteurs mensuels, ce qui peut monter à 200,000 en périodes d’examens. Les taux de conversion ne sont cependant pas très forts: beaucoup d’étudiants sont très attachés au support papier et préfèrent payer pour le livre que pour les services du site.

    Pour les manuels numériques, le public attend un cout 20% inférieur à celui du livre papier. Mais pour l’éditeur, le livre numérique entame des couts supplémentaires, tels que la libération des droits d’auteur pour la version numérique et la production de contenus supplémentaires, ce qui fait que les deux versions possèdent souvent des prix similaires.

    Un nouveau domaine: les applications mobiles

    Aujourd’hui, Hatier se tourne aussi vers la publication d’applications mobiles.

    Le plus grand succès dans cette démarche est l’application Bescherelle pour iPad, qui correspond à la marque la plus forte du groupe Hatier. Cette application a été téléchargée près de 46 000 fois, à un prix unitaire 3,99 Euros. Il est surtout notable que contrairement à beaucoup de concurrents, l’application ne possède pas de version gratuite ou « lite »: les ventes s’appuient sur la force de la marque auprès du public.

    Dans sa démarche de R&D, Hatier a aussi essayé la publication d’une livre-application avec le titre Mon chemin. Cette application s’adressant à un jeune public propose une scénarisation interactive. Reconnu pour son potentiel éducationnel et la qualité de l’exécution, l’application a été sélectionnée entre les « Pépites du Numériques » du Salon du livre et de la presse Jeunesse de Montreuil; cependant la quantité de téléchargement reste faible même si le livre est disponible gratuitement et un modèle économique pour ce type de publication reste à définir.

    Sites internet et réseaux sociaux

    Pour ses différentes collections, Hatier possède aujourd’hui 38 sites internet différents, destinés à plusieurs publics: enseignants, élèves et même au grand public. Ces sites offrent souvent des contenus supplémentaires tels que audio, vidéo, quiz, cartes interactives, livre du profésseur…

    Maintenir 38 sites représente un vrai enjeu technique et organisationnel. Hatier à récemment entrepris la refonte de ces sites de manière à les standardiser et les inclure sous un même système de management de contenus.

    Le référencement des nouveaux sites étaient également un point crucial: quand un utilisateur fait une recherche dans un moteur, il faut garantir que le site apparaisse entre les premiers résultats.

    Parallèlement, l’éditeur doit aussi garantir une présence forte sur les réseaux sociaux, comme forme de rapprochement avec le public. La page Bescherelle sur Facebook, par exemple, compte plus de 60,000 fans.

    Une vision internationale: Editora Moderna

    Les informations présentées par les éditions Hatier permettent de voir les enjeux du numérique dans l’édition scolaire et les solutions que cet éditeur a utilisé pour en faire face.

    Dans l’esprit international du Master CEN, et pour voir quelles sont les différences et similarités entre les approches possibles dans la transition du livre scolaire vers le numérique, nous avons contacté l’éditeur brésilien Editora Moderna, leader en scolaires.

    Moderna, fondée en 1968, est donc bien plus jeune que Hatier. Son catalogue compte néanmoins autour de 350 manuels scolaires et 1000 titres de littérature jeunesse.

    Une première différence d’abordage: selon les éditeurs de Hatier, la multiplicité des titres était un défi, surtout pour la maintenance d’un site spécifique à chaque collection. Dans le catalogue de Hatier, il est possible d’observer que les livres de chaque niveau et matière sont présentés comme une collection: par exemple, Lycée-Géographie possède un titre et un visuel, mais Lycée-Histoire est présenté comme une collection séparée avec sa propre identité.

    En contraste, depuis quelques années, Moderna a regroupé des livres de toutes les matières de chaque niveau en « projets » ou macro-collections d’environ 30 livres chaque, par exemple « Buriti » pour le primaire, « Araribá » pour le collège et « Plus » pour le lycée. Cette approche permet effectivement d’éviter cette fragmentation et optimiser la production des livres, sites et de matériels dérivés standardisés sous des mêmes principies éditoriaux et visuels, ainsi que de construire des marques plus fortes auprès des lecteurs.

    L’approche aux versions numériques part du même principe. Chaque macro-collection possède une application « liseuse », disponible pour iPad et tablettes Android. A l’intérieur de cette application, l’étudiant peut télécharger les livres dont il a besoin. Cependant, les manuels numériques ne sont pas disponibles à l’achat: l’acquisition du manuel en papier donne droit à un nom d’utilisateur et mot de passe pour accéder à la version numérique.

    Les contenus numériques interactifs qui étaient auparavant accessibles seulement à travers le site sont maintenant disponibles directement dans le livre pour tablette, intégrés dans le contenu de chaque leçons.

    Comme dans le cas de Hatier, Moderna à réalisé une première étape de R&D qui leur a permis de construire son propre outil de production. Les livres numériques sont créés a partir des fichiers du livre papier, ce qui néanmoins ne veux pas dire automatisation: chaque page est retravaillée individuellement pour s’adapter au format tablette.

    Le futur: plus loin du papier?

    Les deux exemples présentés permettent de voir que même si les manuels numériques existent depuis plus d’une décénnie, la démocratisation de l’accès internet et des dispositifs numériques mobiles des 3 dernières annèes ont bien impulsionné leur développement.

    Cependant, comme a remarqué une étudiante présente à la conférence, le manuel scolaire reste encore beaucoup attaché au livre papier, dans son fond et sa forme. Sa prochaine étape de développement sera, sans doute, vers son « indépendence numérique ».

    Infographie sur les éditions Hatier.

    Infographie sur les éditions Hatier.

    Article rédigé par Gabriel Lovato et Lucie Alexandre. Nous remercions de Carolina de Oliveira, D.A. chez Editora Moderna, pour sa collaboration. Infographie par Thomas Normand.

     

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