livre-electronique

    L’économie de l’édition numérique dans le monde

    Avant toute chose, il est important d’établir ici un panorama de l’économie de l’édition numérique. Il faut savoir que le premier éditeur mondial est Pearson, une maison d’édition qui possède notamment les éditions Penguin mais dont la renommée vient surtout de ses propres publications dans l’éducation. Il s’agit en fait d’un éditeur précurseur dans la proposition de solutions numériques quant à l’éducation (manuels, plateformes numériques d’apprentissage et proposition de cours en ligne pour les enseignants). Les statistiques établies par l’Association of American Publishers (AAP) présentaient en 2008 à 0,6% la part de marché totale de l’ebooks, alors qu’en 2010, elle était désormais de 6,4%[1]. Une autre étude menée (par AT Kearney), montre que le taux d’ebooks atteint déjà près de 20% sur le marché américain et autour des 7% sur celui britannique. Ces chiffres sont donc significatifs d’une tendance forte, bien que le marché du numérique en France reste encore très faible. On peut cependant noter que près de trois quarts des meilleures ventes françaises étaient en janvier 2013 disponibles aussi bien sous forme papier que numérique[2]. Cette croissance ne faiblit pas d’autant plus que les propositions et ventes de tablettes et liseuses sont de plus en plus diverses et conséquentes, avec notamment le Kobo de la Fnac, le Kindle d’Amazon, les Ipad, la nouvelle Surface de Windows et les multiples tablettes sous Android (Google Nexus, Samsung Galaxy tab…) L’édition numérique prend donc une ampleur majeure et les enjeux quant à ces nouveaux modes de lecture deviennent massifs.

    L’accessibilité de l’ouvrage

    Le livre numérique crée de nombreuses remises en question de la part des éditeurs français. En effet, l’une des premières interrogations restent essentiellement l’accessibilité aux ouvrages. Dans le cadre de l’édition enrichie de Candide menée par Arnaud Laborie[3], le projet n’est compatible que pour les Ipad. Alors un problème évident se pose : tous les élèves susceptibles d’étudier l’ouvrage ne possède pas d’Ipad. Si certains Conseils Généraux commencent à doter les collégiens et lycéens de tablettes, comme en Corrèze ou en Saône-et-Loire, l’Ipad n’étant pas la tablette la plus abordable, tous n’auront pas forcément cette dernière.

    hatier Il s’agit là d’une problématique que l’éditeur scolaire Hatier entend bien. Néanmoins, le support numérique reste l’objet d’un tournant capital dans le milieu éducatif. Pourtant, il est aujourd’hui très compliqué pour un éditeur de réaliser des applications et autres travaux numériques, adaptables sur les multiples plateformes que proposent les tablettes et internet. La compatibilité des réalisations relève d’un budget plus que conséquent, que les éditeurs n’ont pas actuellement à leur disposition, d’autant qu’ils jouent sur un marché dont l’implantation débute à peine. Il suffit de comparer le travail de Candide à celui mené par Jean-Jacques Birgé[4] sur La Machine à rêves de Léonard de Vinci, et même aux éditions Hatier, tous les trois ne travaillent pour le moment que sur des projets pour l’Ipad. Cette réflexion est d’autant plus vraie, que ce ne sont pas les seuls. Les éditions Pyramyd réputées pour le magazine Étapes : et pour de nombreux ouvrages de qualité sur des artistes et autres créatifs, s’attardent depuis quelques années sur le numérique. L’éditeur possède actuellement un pôle de développement d’applications et de projets numériques uniquement pour les Iphone et Ipad. Mis à part l’édition de romans, il semblerait donc que le marché et les projets des éditeurs, faute de budget et de compétences peut-être aussi, ne se limitent qu’aux produits Apple ou aux supports sous Android. Les éditeurs font un choix et ne privilégient malheureusement qu’un seul support.

    Les enjeux économiques

    Les enjeux économiques autour de la production numérique sont d’une grande importance. Les éditeurs qui tentent de se faire une place dans l’univers des ebooks et autres plateformes internet, font clairement face à un modèle économique qui naît tout juste et où les usages sont émergents, malgré une dynamique qui s’accélère. Si, certes, comme l’explique Pascale Gallou[5] de chez Hatier, ces usages sont globalement peu développé encore, les établissements peu équipés et les enseignants peu formés dans le numérique, il est aussi évident qu’aujourd’hui l’élaboration de supports numériques pour l’enseignement reste complexe. Il est désormais largement dans les mœurs françaises que tout est gratuit sur internet. Il revient donc difficile à l’éditeur de proposer des interfaces pour que les enseignants construisent leurs cours et ce en passant par un site dont l’accès est payant. Pour autant, ce pari fonctionne dans le cadre par exemple du Bescherelle dont l’application a déjà été vendue à près de 46 000 personnes dans le monde entier. En revanche, Amandine Giraud[6] l’avoue, c’est la renommée du Bescherelle, sous sa forme papier, qui a nettement contribué à favoriser sa vente en temps qu’application. Cet engouement ne se retrouve pas pour des projets nouveaux ou peu connus.

    Application tablette du livre pour enfant Mon chemin, éditions Hatier

    Application tablette du livre pour enfant Mon chemin, éditions Hatier

    Le livre Mon chemin de l’éditeur, disponible aussi bien en papier que sous forme d’application, s’est vendu près de dix fois plus en papier. Pour ce qui est du projet de livre enrichi sur Candide, là encore les retombées sont moindres. Arnaud Laborie met en avant le fait qu’il s’agit d’une application gratuite et pourtant en un mois, elle n’a enregistré que 2 000 téléchargements, ce qui reste très faible. En annonçant ce fait, il dégage un point important : la visibilité d’une application est très loin de celle d’un livre papier en librairie. Par ailleurs, les éditions Hatier s’expriment sur le sujet en évoquant le fait qu’aujourd’hui ce sont encore les livres papiers qui font gagner de l’argent et vivre la structure. Sans eux, il n’y aurait aucun financement possible pour développer des projets numériques au sein des éditions. Les tentatives et recherches de solutions pour convenir aux enseignants ne pourraient donc être mises en place si Hatier ne bénéficiait pas de son fonds papier.

    Un nouveau mode de distribution

    Le livre numérique suggère aussi un nouveau mode de distribution et sur ce point beaucoup de choses restent à faire. Une collaboration est née de divers éditeurs, pour résoudre en partie ce problème. Numilog.com regroupe actuellement plus d’une centaine de maisons d’édition et  propose déjà de nombreux titres à la vente. Cependant, dans l’univers du numérique, il ne s’agit pas du seul site où l’on peut acheter des ebooks. D’autres comme la Fnac.com et Amazon.fr proposent un catalogue bien fourni et très complet des éditeurs français. Les maisons d’éditions se retrouvent donc face à des géants que ce soit pour la proposition d’applications (App store et autres market) comme de livres numériques. De plus, de nombreuses structures se posent la question de la visibilité, qui dans le milieu du numérique reste très incertaine. Amandine Giraud et Pascale Gallou en parlent clairement : le système de référencement d’une application est totalement différent de celui du web. Les éditeurs aujourd’hui se retrouvent confondus dans une masse considérable d’applications et ceci n’est pas à leur avantage. Avec la croissance du numérique, certains tentent de se lancer dans l’édition d’ebooks, compte tenu de l’importance de ce nouveau support et cherchent à se faire une place. Audois & Alleuil éditions se sont exprimées sur ce point, et pour un petit éditeur qui démarre, il est difficile de se faire remarquer. La mise à disposition d’un ouvrage enrichi dans un « market » d’applications comme l’App store ou Google Play, les enferme dans un modèle économique et ne met absolument pas leur travail en valeur. Afin de contrer le manque évident de visibilité engendré par les nouveaux modes de distribution (markets et sites) des ebooks et applications d’éditeurs, il arrive que certains se créent un catalogue numérique sans pour autant le diffuser immédiatement. En fait, on essaye de réaliser plusieurs ouvrages sans les publier (ce modèle s’applique généralement pour le fonds de l’éditeur et non pour les nouveautés). Ce principe est utilisé notamment par Le Bec en l’air éditions (à Marseille), qui préfèrent proposer en une seule fois plusieurs titres de sa collection Collatéral. On agit ainsi pour ne pas être confondu dans la masse des propositions existantes et avoir une offre relativement conséquente dès le départ.

    Le livre enrichi grâce au numérique est un produit très attrayant pour les éditeurs, mais sa portée commerciale reste très limitée, du fait de sa mise à disposition uniquement sur les « markets » d’applications, de sa visibilité et de son accessibilité. Beaucoup reste encore à faire quant au développement et à la mise en place d’une nouvelle économie d’édition numérique. La création et l’innovation sont elles-aussi au cœur des enjeux, puisqu’en matière de livre numérique, les possibilités sont infinies et l’on peut tout imaginer, pour peu que le concept soit facilement abordable et adopté par les lecteurs…


    [1] Syndicat national de l’édition, L’Édition en perspective. Rapport d’activité, 2011-2012.

    [2] http://www.livreshebdo.fr

    [3] Chef de projet multimédia à la BNF et ancien étudiant du master CEN.

    [4] Compositeur de musique, ancien cinéaste et designer sonore.

    [5] Directrice multimédia chez les éditions Hatier.

    [6] Chef de projet web aux éditions Hatier et ancienne étudiante du master CEN.

    Article rédigé par Sarah Pardon

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