Le livre 2.0 est un défi extraordinairement stimulant ; les rapports, études, débats et tables rondes se succèdent sans que l’objet existe encore. Deux raisons semblent présider à ce constat : la première est que les professionnels comme le public anticipent l’évolution de la technologie. Le livre augmenté promet beaucoup, mais ses évolutions laissent encore le public sceptique. La seconde est que les professionnels de l’édition ne semblent pas se saisir de la question numérique dans toute l’étendue de ses réalités, notamment économiques. Le peu de succès rencontré par l’offre existante et le déclin annoncé de la liseuse confirment que la forme achevée et commercialement viable du livre 2.0 reste à inventer. En 1997 (au siècle dernier !), l’Université de Paris 8 publiait, déjà, un article sur le sujet (1), qui examinait les ruptures qu’annonçait le livre numérique.

    Le livre numérique a connu plusieurs vies, et l’état de l’art que nous pouvons dresser aujourd’hui est forcément incomplet : les évolutions technologiques interdisent toute position définitive. La seule certitude que nous ayons, et qui donne au débat une tension perceptible, est que la chaîne professionnelle du livre sait qu’elle assiste à la fin d’un modèle économique multiséculaire, sans avoir encore inventé le nouveau. De plus, on perçoit bien que le monde numérique qui se dessine est irréversible. Cela ajoute certainement au sentiment d’urgence ressenti par les acteurs de la filière.

    Une idée du séisme économique à venir nous est apportée par les chiffres ; le chiffre d’affaire de l’édition, en France, stable malgré la crise, s’établit aux alentours de 2, 8 milliards d’€ alors que le chiffre d’affaire en 2011 du livre électronique représente à peine 2% de ce chiffre.  Les plaques tectoniques du séisme annoncé sont les suivantes :

    1. La demande de livres numérique en ligne a augmenté en 2011 de 98% (2)
    2. Les achats d’applications pour smartphones et tablettes ont progressé en 2011 de 129% (3)

    Les rapports du Syndicat des éditeurs, du Ministère de la Culture, du GFII et de Christine ALBANEL au Premier ministre offrent une vue très complète sur le sujet du livre numérique. À la lumière de ces rapports et travaux, on peut ici tenter une brève synthèse, et tenter quelques hypothèses.

    La version électronique du livre (liseuse) est apparue très vite (Cybook  1998 (4)). En 2000, les fonctionnalités de la liseuse étaient prometteuses :

    • Disposer d’une bibliothèque de centaines de livres pour un poids de quelques centaines de grammes.
    • Modifier la taille des caractères, liens hypertexte, ajout de notes personnelles.
    • En 2012, de nombreuses liseuses sont dotées d’un écran tactile et d’une connexion WiFi.

    Aujourd’hui, il semble pourtant que la liseuse soit en voie de disparition au profit des applications pour smartphones et tablettes.

    Par ailleurs, en 2013, l’édition se tourne résolument vers la production pour enfants. L’offre s’enrichit fortement afin de répondre à une demande croissante.

    Toutefois, une approche critique du livre 2.0 ne peut pas ignorer le jeu vidéo car le succès mondial d’Assassin’s Creed ou World of Warcraft est éloquent.  Ces jeux proposent les deux ingrédients du livre 2.0 : un contenu et les dernières évolutions graphiques et technologiques. L’univers de ces jeux est évidemment très éloigné de l’objectif de la littérature. Mais pourquoi ignorer l’importance de l’avatar (5), qui préside au succès de ces jeux vidéo ?

    Pourquoi ne pas mettre au service du Petit Chaperon rouge les outils technologiques qui lui permettront de sortir indemne de la forêt ?  Le Petit Chaperon rouge ne peut-il être le héros d’un serious game ? (Notons ici qu’à l’occasion du Serious Games Expo à Lyon les 20 et 21 novembre 2013, les Éditions Nathan, Daesign et Paraschool ont annoncé le lancement du premier Serious Games Store à destination de l’enseignement supérieur).

    Et surtout, peut-on ignorer un phénomène qui fait la démonstration d’un succès planétaire ?

    Compte tenu de tout ceci, les paradoxes du livre numérique sont donc :

    • Une forte demande du public (chiffres supra) mais une offre encore tâtonnante.
    • Des progrès technologiques prometteurs mais encore très instables (miniaturisation, projection, traductions, actions sensorielles, effets spéciaux, 3D).
    • Une filière professionnelle emprisonnée dans un schéma économique, celui de l’édition papier, qui freine la transition numérique. Il faut noter ici que dans la comparaison édition papier/édition numérique établie par le SNE, les deux modèles se superposent. Le SNE ne prend à aucun moment en compte les attributs et caractéristiques propres à l’économie numérique (notamment la création de valeurs par les bases de données).

    Pour exister en 2014, le livre 2.0 devra se construire sur les acquis du livre numérique, sur la dernière génération des outils technologiques et sur la volonté des acteurs de la filière professionnelle de bâtir une stratégie adaptée.

    Cette situation suggère une comparaison ; quelques années avant la naissance de Jésus, en Palestine, un verrier eu l’idée de donner forme à la matière qu’il chauffait, du sable mêlé de silice, en soufflant dedans. Auparavant, pendant environ cinq mille ans, le verre est resté plat. De même aujourd’hui, tous les éléments constitutifs de notre objet sont présents. Il manque le souffle. Cet acte créateur.

     

    Sources :

    (1) L’avènement du livre électronique : simple transition ?
    Article paru dans : Apprendre avec le multimédia, où en est-on ? Sous la direction de Jacques Crinon et Christian Gautellier. Editions Retz, 1997.

    (2) Syndicat National de l’Edition.  Dossiers et enjeux /numérique

    (3) Idem

    (4) 100 notions pour le crossmédia. Editions de l’Immatériel.

    (5) Idem

     

    Vidéographie :

    Disney Research HideOut augmented reality story bookshttps://www.youtube.com/watch?v=Vm2oPQgxJTk

    Jekyll and Hyde Augmented Reality Book

    The Fantastic Flying Books of Mr. Morris Lessmore

    Melvile – BD Augmentée by Clap! https://www.youtube.com/watch?v=bkOgh8IKIKs

    Little Red Riding Hood app by Nosy Crow and Gallimard Jeunesse,
    http://www.youtube.com/watch?v=9EmztyOrIi0#t=147

    Cendrillon par Gallimard Jeunesse et Nosy Crow

    Voyage au centre de la Terre, l’Apprimeriehttp://www.youtube.com/watch?v=YXfAH28epK4

    Article rédigé par : Henri Le Roy, Nancy Durán, Jérémy Garcia, Sarah Pardon et Pauline Sallé-Osselin

    Partager et découvrir:
    • Print
    • Digg
    • StumbleUpon
    • del.icio.us
    • Facebook
    • Yahoo! Buzz
    • Twitter
    • Google Bookmarks