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La technologie n’est pas neutre, elle modifie notre rapport au monde, aux autres, et influe sur nos modes de vie. Après les smartphones, bien ancrés dans notre quotidien et presque devenus le prolongement naturel de notre main, ce sont aux objets connectés et aux capteurs communicants de se greffer à nous. Ils permettent de tout mesurer dans nos vies : c’est le Quantified Self, la quantification de soi. Une tendance qui peut être anxiogène et prescrire des normes. N’ouvre-t-elle pas la voie à la standardisation des comportements et des corps ?

Co-fondé en 2007 aux États-Unis par Gary Wolf et Kevin Kelly, deux journalistes du magazine Wired, le Quantified Self prône la connaissance de soi par les chiffres avec une devise simple mais efficace : “Que faites-vous ? Comment le faites-vous ? Qu’avez-vous appris ?” Si le mouvement était relativement marginal à ses débuts, des rencontres sont aujourd’hui organisées dans plus de 100 villes à travers le monde et rassemblent des adeptes du Quantified Self qui souhaitant partager leurs expériences.

Béatrice Arruabarrena, doctorante en SIC (Signal-Image-Communication) a bien exposé, lors de sa conférence dans le cadre des Rencontres Crossmedias, les avantages de prendre ainsi la mesure, et donc le contrôle de soi. Mais le Quantified Self peut aussi prescrire des standards et rapidement tourner à l’obsession.

La quantification de soi : un nouveau culte du corps

Le culte voué au corps n’a jamais été aussi important que dans la société actuelle. L’émergence des objets connectés répond ainsi parfaitement au désir de « mieux-être » que certaines personnes éprouvent. Un « mieux-être » qui peut être défini comme la volonté de faire correspondre la « beauté » de sa personnalité avec celle de son corps. Gagner en autonomie, (re)devenir maître de ses décisions et étancher une soif de savoir, les possibilités liées aux objets connectés semblent prometteuses.

Si le Quantified Self est une pratique assez récente, le philosophe Georges Vigarello avait déjà, il y a 15 ans, anticipé le boom de l’auto-mesure et ses limites dans le cadre de ses travaux sur le culte du corps dans la société contemporaine. Contrairement à l’auto-mesure manuelle, le numérique permet le partage des données mesurées et la possibilité de les comparer à celles d’autres individus.

Balance connectée Withings

Pour re-contextualiser ces études assez datées et mettre en lumière une des limites liées au Quantified Self, nous nous sommes particulièrement intéressés à son application dans la pratique loisir et amateur d’activités physiques et sportives. Coachs électroniques, podomètres et balances connectées ou encore applications pour mobile sont parmi les outils qui permettent le relevé et le partage de mesures.

L’obsession de la mesure est une des dérives : le risque est de voir la notion de plaisir liée à la pratique d’une activité physique ou sportive s’estomper, voire disparaître totalement. Cette course aux mesures, et à la performance, pourrait également avoir des conséquences plus profondes et agir sur la personnalité des individus. En effet, en poursuivant les mêmes objectifs, en essayant d’atteindre les mêmes résultats, ne risquons-nous pas une perte d’identité ?

Notre comportement, nos gestes, nos habitudes, aussi mauvais soient-ils, font partie intégrante de notre personnalité. Ils nous caractérisent et nous rendent reconnaissables dans la masse. Les modifier en fonction de barêmes communs, n’est-ce pas un risque de perdre nos spécificités, d’égarer un peu de notre identité propre ? C’est d’ailleurs un paradoxe, car la pratique du Quantified Self qui suggère un gain d’autonomie et le fait de (re)devenir son propre centre de décisions, serait également susceptible de provoquer la standardisation des corps et des esprits.

HAPIfork : la fouchette connectée, par Manon Boschard

Une autre interrogation survient alors : ces objets connectés qui rendent possible le Quantified Self, ne sont-il que les fruits d’une course effrénée à l’innovation entre des firmes ne recherchant que le profit, sans prendre réellement en compte les intérêts et les besoins des utilisateurs ? Vous l’aurez compris, la question n’est pas de dénigrer ou de rejeter cette nouvelle révolution technologique, mais plutôt d’en comprendre les rouages afin de consommer utilement et surtout de façon personnalisée ces objets connectés qui ne manqueront pas, dans les années à venir, d’envahir notre quotidien.

Article de Vincent Herizi

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