Pour le potier, le sculpteur mais aussi le musicien, tout le savoir-faire est dans le geste. Gestes que Sotiris Manitsaris, chercheur à l’école des Mines de Paris, qualifie de « gestes experts », et qui font désormais partie de ce que l’UNESCO définit comme patrimoine immatériel. Analysés, reproduits, sauvegardés, réappris, les nouvelles technologies s’approprient désormais ces gestes, le cœur même de notre histoire et de notre culture, afin de les préserver et de les retransmettre.

    La convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel

    L’Urtiin Duu, chants longs traditionnels populaires

    L’Urtiin Duu, chants longs traditionnels populaires

    Adoptée en 2003 par l’UNESCO, la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel est entrée en vigueur en 2006. Elle est née suite aux recommandations faites en 1989 pour élargir aux cultures traditionnelles le patrimoine mondial, concentré alors sur des aspects principalement matériels. Selon cette convention, le patrimoine immatériel, dit patrimoine vivant, est la source principale de notre diversité culturelle : « On entend par patrimoine culturel immatériel les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – […] ce que les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine […] ».

    Fonctionnement

    Pour voir son patrimoine protégé par la convention, chaque Etat doit en dresser l’inventaire, puis soumettre sa candidature à l’UNESCO. Cet inventaire est constamment mis à jour. Des listes sont ensuite établies, à l’image du patrimoine mondial, pour répertorier ce qui est représentatif de la culture candidate, et ce qui fait appel à une sauvegarde urgente.

    De façon générale, les différentes étapes de sauvegarde du patrimoine immatériel sont l’identification (inventaire), la documentation, la recherche, la préservation, la protection, la promotion, l’amélioration, la transmission et la revitalisation des ressources.

    En 2007 a été créée en France l’Agence du Patrimoine Immatériel de l’Etat, l’APIE, dont la mission est d’aider à lister les différentes richesses culturelles françaises. La mise à jour des inventaires effectués est faite par le Ministère de la Culture et de la Communication. Le département du pilotage de la recherche et de la politique scientifique assume la mise en œuvre de la Convention pour le patrimoine retenu.

    Qu’est-ce-que le patrimoine immatériel ?

    Sauvegarde du patrimoine immatériel par la réalité virtuelleLes objets d’art et l’architecture ne sont pas les seuls héritages de notre passé. Une grande part de nos origines s’est transmise oralement, par le biais de récits, de chants, de l’évolution même de notre langue. L’expression orale est donc une richesse protégée par l’UNESCO au titre de patrimoine immatériel. C’est d’ailleurs cette pratique qui est à l’origine du concept de « patrimoine oral de l’humanité », établi en 1997, à l’initiative d’un groupe d’intellectuels marocains et de l’UNESCO. L’artisanat et le savoir-faire technique, ces connaissances traditionnelles, sont également considérés comme part importante de l’héritage culturel à protéger, au même titre que les pratiques spirituelles, les techniques agricoles etc. L’objectif de la sauvegarde consiste ici à s’assurer que les techniques et les savoirs liés aux formes traditionnelles d’artisanat sont préservés et transmis aux nouvelles générations.

    La mondialisation a un effet dévastateur sur l’artisanat local. Noyés sous les nouvelles technologies et la globalisation des pratiques, les formes traditionnelles d’artisanats peinent à exister. Les prix défiant toute concurrence de grandes entreprises multinationales ne laissent aucune chance aux petits producteurs autochtones, dont la production est moindre et plus longue, bien que souvent de meilleure qualité.  Outre la production matérielle d’objets, comme les outils, les bijoux, les vêtements, les instruments de musique, les poteries etc, les techniques de fabrications ancestrales et le savoir-faire des artisans sont un enjeu majeur pour la préservation et l’épanouissement des cultures et de leur identité. Il est donc primordial que ces savoirs soient transmis. Le travail des chercheurs sur les méthodes d’analyses et de transmission est donc vital.

    Les TIC pour le dialogue et la diversité interculturelle

    Afin de faciliter le dialogue entre les cultures et d’aider les populations autochtones à sensibiliser la communauté internationale à leur pratique, l’UNESCO est à l’origine d’un projet leur favorisant l’accès aux Technologies de l’Information et de la Communication. Formées à l’utilisation de ces technologies, ces populations ont ainsi une opportunité unique de documenter et de promouvoir leur culture. Selon l’UNESCO, « l’usage des TIC, en encourageant le dialogue interculturel entre les populations autochtones marginalisées et d’autres groupes dans des contextes tant urbains que ruraux, contribue à affirmer la notion d’identité et à combattre les discriminations ». De nombreuses productions ont été réalisées grâce au programme LINKS (Local and Indigenous Knowledge Systems), dont treize documentaires et deux DVD d’archives audiovisuelles.

    Les travaux de Sotiris Manitsaris

    Sauvegarde du patrimoine immatériel par la réalité virtuelleSotiris Manitsaris, chercheur à l’école des Mines de Paris, au centre de robotique, a travaillé sur la modélisation et la reconnaissance de gestes techniques sensorimoteurs, afin de pouvoir les copier et les transmettre. Il a notamment travaillé sur le geste d’un potier expert, métier voué à devenir rare. La difficulté de ce travail réside dans la technique même de la poterie. L’artisan n’utilisant pas d’autres outils que ses mains pour créer, il est nécessaire que le geste soit capté de la façon la plus précise possible. Pour cela, des capteurs sont positionnés sur le dos de ses mains, afin de pouvoir les suivre avec attention lors de la réalisation. Les mouvements de son corps sont aussi analysés, ainsi que la position des doigts à l’intérieur de la poterie, par le biais de capteurs infrarouges. Ainsi décrypté, il est possible de reproduire le geste afin de pouvoir le comparer à celui de l’expert. Le dispositif permet à la fois de stocker le savoir-faire numériquement, mais aussi à l’apprenti d’exercer son geste pour l’amener au plus près de celui du maître.

    PianOrasis, projet de reconnaissance des gestes musicaux des doigts

    PianOrasis, projet de reconnaissance des gestes musicaux des doigts

    Sotiris Manitsaris est également à l’origine de PianOrasis, un dispositif permettant la reconnaissance des gestes musicaux des doigts. En détectant la pigmentation de la peau pour localiser les mouvements des doigts, il est possible de pouvoir observer la technique du musicien sans interférer avec lui. Ce dispositif permet ainsi d’établir un « dictionnaire des gestes ainsi qu’un alphabet des doigtés », et donc de pouvoir les analyser « à la fois harmoniquement et mélodiquement afin d’extraire leurs états structurels ».

    Selon son créateur, « Jusqu’à ce jour, les gestes des artisans, constituants du patrimoine culturel immatériel, ne se sont jamais laissés « mettre en boîte », enregistrer, classifier, codifier de manière à pouvoir être transmis, même après leur extinction, par quelque moyen que ce soit. Par conséquence, la méthodologie proposée, ainsi que sa mise en œuvre pour la reconnaissance et la modélisation des interactions gestuelles entre les artisans et leur matière, consisterait une innovation dans le domaine de la sauvegarde des savoir-faire rares ».

    La parole silencieuse

    Le dernier projet du chercheur est une reconnaissance visuelle de la parole grâce aux images. Il consiste à développer une prothèse de voix, sous la forme d’un casque, afin de permettre à l’utilisateur de reconstituer sa voix. Une série de capteurs analysent la position de la langue, des lèvres, la respiration et l’ouverture ou la fermeture des cordes vocales. Ainsi, même lors « d’une parole silencieuse », le dispositif est capable de reconnaître les sons qui auraient du être produits, et la prothèse se charge de les reconstituer.

    Article rédigé par Charlène Pouteau

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