Dans le cadre des Rencontres Crossmédias 2015, Luc Audrain, responsable de la numérisation au sein de la Direction Innovation et technologie numérique d’Hachette Livre, revenait sur le livre numérique d’aujourd’hui et de demain. Sa présentation offrait un panorama de l’environnement technique actuel et prospectif du livre numérique. Quelles sont les technologies à disposition ou en construction au service de l’édition ? Le livre numérique et son devenir, les éditeurs le construisent dès à présent. 

    Les éditeurs et le livre numérique 

    Hachette Livre, premier groupe d’édition français, troisième mondial. Son rang de leader dans l’hexagone implique que ses positionnements et ses travaux soient suivis avec attention par le monde du livre. Un catalogue de plusieurs milliers de titres en version numérique s’est constitué avec l’avènement du format ePub en 2007. L’ePub, pour electronic publication, s’impose aujourd’hui comme standard des publications électroniques. C’est ce choix technologique sur lequel misent Hachette et l’essentiel des autres éditeurs du secteur du livre. Editis et Gallimard montrent aussi leur implication avec autant d’enthousiasme envers ce format.

    Le livre numérique aujourd’hui 

    La tendance est à l’homothétie avec le livre imprimé. Ceci sous plusieurs angles :

    • Homothétie des contenus : peu ou pas d’ajouts dans le numérique comparé à la version papier. Qu’il est possible d’imputer grandement à l’influence des questions de TVA (20% au livre enrichi contre 5,5% au livre homothétique), de coûts et de temps pour gérer d’autres médias.
    • Homothétie d’expérience de lecture : la restitution de la notion de page au sens papier du terme ainsi que l’action de tourner celle-ci pour accéder au contenu (l’information). Explicable par un premier temps d’une expérience de transition entre le papier et le numérique, voué à être adopté par le grand public. La lecture linéaire reste dominante.
    • Homothétie de l’ouverture sur l’univers environnent le livre : échanges entre le lecteur et l’auteur/l’éditeur, reste résolument hors du medium livre (discussions autour d’un livre, commentaires sur le contenu, indication de fautes à l’éditeur, actualité autour d’un auteur ou d’un livre). Leur « connexion » nécessite d’autres supports (les sites web mais aussi le courrier papier).

    Livre numérique ne rime pas obligatoirement avec ePub. En effet, le PDF mais aussi le KF8 (format propriétaire d’Amazon) représentent une part équivalente d’eBooks. Un livre numérique implique aujourd’hui la déclinaison dans ces trois formats : ePub, PDF et KF8. Cela afin d’être présent sur tous les stores (L’iBook d’Apple est aussi un ePub.). Toutefois, l’ePub, bien que format préféré par les éditeurs, n’est pas nécessairement le plus utilisé par les lecteurs, qui restent soumis à la capacité des appareils de lecture en leur possession. C’est en effet la liseuse électronique qui impose son format. Mais l’ePub reste le format préféré des éditeurs car il repose sur les standards du web : HTML5, CSS3, JavaScript et SVG pour ne citer qu’eux. Donc, plus simple d’assurer une production industrielle de fichiers pérennes. Et si l’on tend suffisamment l’oreille, il se pourrait qu’au détour d’une conférence, l’on entende « ePub Web » lorsque le futur du livre numérique est évoqué.

    L’Open Web Plateforme 

    C’est un groupe de travail du W3C dont l’un des travaux centraux s’oriente vers l’ePub Web dans le cadre de l’Advancing Portable Document. En vous reportant sur l’expérience décrite ci-dessus du livre numérique aujourd’hui, vous aurez compris qu’elle est presque exclusivement hors ligne. L’ePub Web entend changer cet état de fait. « ePub Web réalise une convergence totale entre documents publiés, portables, en ligne et hors ligne : les éditeurs et les utilisateurs n’auront besoin de choisir ni l’un ni l’autre, mais pourront basculer entre eux dynamiquement, à volonté1.» Le nom ePub Web pourrait être éphémère car, nous prévient le document de travail du 21 novembre 2014, aillant pour but de faire confluer des types de documents avec des contenus épars et des usages homogènes. L’idée affichée est de réunir outils et techniques pour concurrencer l’usage grandissant des applications mobiles reposant sur du on line / off line mais avec des briques propriétaires. Ainsi, le livre seul n’est pas concerné car il s’intègre alors dans une plus grande réflexion sur le document.

    Dynamique du livre sous cet angle (ePub Web) 

    Difficile, en l’état, de se projeter dans les applications envisageables d’un ePub Web. Néanmoins, risquons-nous à quelques projections. Celles-ci peuvent se résumer en une phrase : transposer une expérience de lecture riche en médias et en interactions du web au livre. Bien que dans le projet de l’ePub Web, le livre reste le web, s’accordant une pause de temps en temps hors du réseau connecté et ne perd rien de sa capacité à le rejoindre, à volonté. Le livre est alors une part du web que l’on peut extraire mais dont les racines demeurent et que l’on peut replanter.

    Alors, que serait un livre part intégrante du web ? Est-ce une nouveauté ? À cette seconde question, on peut répondre que non. En effet, tous les livres numériques en vente sont disponibles sur le web. Ils sont sauvegardés dans des bases de données et les remparts à une utilisation type ePub Web tient plus au maintien des droits commerciaux, à l’inexistence d’un environnement type Open Web Plateforme et à des pratiques de structuration encore triviales (respect approximatif des normes du web). S’ajoute à cela le maintien de la lecture linéaire et non enrichie en interactions ou en médias. En cela, l’Open Web Plateforme vient acter par ses groupes de travail un paradigme déjà possible techniquement mais pas encore effectif. Ainsi, un livre, part intégrante du web, serait un médium délinéarisé profitant enfin de tous les apports de sens d’autres médias que le texte. (Le livre sortirait du seul codex pour s’implémenter à l’hypertexte. À moins que l’on considère qu’un hyperlien est un pli. Auquel cas, tourner une page ou non n’est pas ce qui fait le livre.)

    Les métadonnées 

    Dans ePub Web, il ne s’agit pas seulement de structuration des contenus mais aussi de leur qualification et de leur ordonnancement. Et à ce titre, l’Open Web Plateforme nous invite à nous intéresser à ONIX2. Car les métadonnées restent un problème pour le livre numérique : propulsé en l’état sous forme d’ePub Web, il serait impossible à retrouver dans l’océan d’informations du Web sans une description riche et structurée. Le seul ISBN, ainsi que quelques maigres renseignements, le rendraient trop difficilement indentifiable par les robots d’indexation et de recherche. Voire pour les outils internes des éditeurs. C’est surtout l’occasion pour les éditeurs d’accéder à un vocabulaire plus efficace et fourni afin de décrire leurs publications tant en sérialisation qu’en informations de vente (pratique dans le cadre du prix unique du livre). ONIX est décrit par le document de travail comme une solution toute indiquée. Qui retrouvons-nous dans les groupes de travail de l’ONIX et dans l’usage de ce standard de représentation ? Hachette Livre, bien entendu. Dont on peut voir sur le site EDItEUR que le groupe implémente plusieurs aspects du spectre de ce standard dans sa version 3.0.

    Pourquoi Hachette participe au groupe Open Web Platform sur l’Advancing Portable Document ?

    Il est logique qu’Hachette, déjà membre du W3C, siège en tant qu’éditeur dans les groupes de travail en rapport avec le document portable particulièrement quand celui-ci se repose sur ePub. Pour être à la pointe des renseignements sur le livre de demain. Mais ce n’est pas tout :
    – Il y a un intérêt stratégique d’ordre technologique : influencer la rédaction d’un possible standard ePub Web pour faciliter la migration des contenus du groupe en un minimum de temps et d’opérations.
    – La consolidation de l’usage d’ePub : impliquant de réduire le pouvoir d’Amazon et de son KF8 auprès des lecteurs. Se préserver du travail consistant à s’assurer du rendu d’un format autre qu’ePub donc de l’expérience de lecture des clients Hachette/Amazon. Ainsi, dans la même dynamique d’imposer auprès de tous les constructeurs d’appareils l’usage de technologies compatibles avec les standards du web utilisés par le format ePub.
    – Améliorer l’expérience lecteur : en lui permettant de lire des livres capables de se mettre à jour et d’encapsuler des médias supplémentaires.
    – Nouvelles modalités d’accès aux contenus. Créer de nouveaux modèles de lecture non plus tributaires d’une page ou d’une logique linéaire.
    – De manière plus générale, connecter le livre à l’internet.
    – Indexer les contenus des livres avec des enrichissements sémantiques.
    – Rationnaliser la génération de fichiers pour une industrialisation accrue.
    Ce listing relève quelques pistes venant expliquer la participation d’Hachette à ce groupe de travail du W3C. Le groupe s’ouvrant toujours plus vers les logiques web en ce qui concerne la génération et la gestion de contenus.

    L’avènement d’un ePub Web pose bien des questions. Quels métiers demain dans l’édition de livres ? Vers de nouvelles organisations du travail pour l’édition ? La granularisation du livre ? Le monde du livre soumis aux problématiques Big Data ? A suivre…

    Article rédigé par Alexis Souchet.

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